Du 14 au 24 novembre 2008, l’école-atelier Rudra Béjart de Lausanne, dirigée par Michel Gascard, a foulé le sol de l’Inde. Un voyage initiatique d’une importance capitale, tant pour les élèves que pour leurs enseignants, quant on connaît l’attachement qu’éprouvait Maurice Béjart pour cette contrée riche d’enseignements pour qui sait écouter les battements de son coeur.
Inde et Suisse, une histoire d’amitié vieille de 60 ans tournée vers le futur…
Dans le cadre de la 24ème édition du Forum International Médias Nord Sud, initié par Jean-Philippe Rapp, journaliste bien connu des médias suisses, l’école-atelier Rudra Béjart a porté haut les couleurs helvétiques.
Le Forum International Médias Nord Sud est un événement important dont l’engagement premier repose sur la sensibilisation aux grands enjeux du futur. Ainsi, par le biais d’expositions, de conférences, de colloques, la réalisation d’émissions de radio et télévision, une multitude d’éléments de comparaison ou de synergies sont mises en évidence. Un même thème fait l’objet d’une étude sur deux ans.
Le thème 2007, traité à Genève, l’inde, future puissance mondiale a ainsi été approfondi à Jaïpur, puis Delhi en 2008.
Une démarche relayée par la confédération Suisse et l’Ambassade de Suisse à Delhi, dans le cadre de la célébration du 60ème anniversaire du Traité d’Amitié entre l’Inde et la Suisse.
La place de Rudra dans cette aventure
" L’école-atelier Rudra Béjart de Lausanne est invitée à étudier et enseigner en Inde. Cinq jours de travail et de rencontres exaltantes entre les écoles indiennes traditionnelles et les élèves de Rudra dans le berceau de l’art et de la culture védique. Le forum débutera à Jaïpur par quatre jours d’études et d’échanges entre les plus grandes écoles de musique et de danse indiennes et les professeurs de renommée mondiale de l’école-atelier Rudra Béjart, danse classique, danse moderne, Kendo, musique et chant. L’inde du sud tout d’abord, avec la présence des écoles de danse Kalakshetra et Kuchipudi de Madras, et le Kalari-Paytum du Kerala, sans oublier les traditions musicales millénaires des nomades du nord de l’Inde. La pratique journalière de ces arts amènera Maîtres et élèves à développer et échanger leurs connaissances. La nuit du 21 au 22 novembre, à Delhi, un spectacle d’unité artistique Orient-Occident marquera la commémoration de deux événements importants :
le 60ème anniversaire du traité d’amitié entre l’Inde et la Suisse,
les regards se porteront également vers l’horizon… C’est effectivement cette nuit là, il y a exactement un an, que disparaissait Maurice Béjart.
Je souhaite proposer pour la nuit du 21 novembre un spectacle homogène dans lequel seront valorisées les interventions des Maîtres indiens. L’idée du métissage dans l’art n’est pas de diluer les valeurs mais au contraire de valoriser chaque identité en lui donnant une place authentique. Le spectacle de Delhi reflétera le cheminement des rencontres de Jaïpur".
Michel Gascard, Directeur de l’école-atelier Rudra Béjart Lausanne
Récit de voyage des rudristes par Marie-Luce Brousse, écrivaine
Entre le ciel et la terre…
Jaïpur, 17 novembre, matin
Les yeux sont vagues et les gestes lents à l’aube. Les épices partent à l’assaut de nos papilles gustatives autour d’un petit déjeuner inhabituel. Sous l’oeil des caméras de la télévision suisse romande les élèves de Rudra embarquent à bord du bus qui les dépose au centre culturel Jawahar Kala Kendra pour une longue journée studieuse. Après un changement de tenue au coeur d’un vestiaire improvisé, les rencontres de Jaïpur peuvent commencer.
Alors, que les danseurs et leurs professeurs prennent possession du Centre culturel, je suis hantée par les images du film Les uns et les autres, réalisé par Claude Lelouch, chorégraphié par Maurice Béjart. Jorge Donn danse le Boléro. La caméra filme en plan rapproché le danseur, magicien, centre du monde. Son corps, apprivoisé pour nous donner du bonheur s’agite, virtuose. Ma respiration se cale sur le rythme saccadé de sa performance physique. Puis la caméra recule, s’attarde sur les danseurs qui l’entourent, inspecte les visages du public. Le souvenir de ces images sublimes s’estompe. Mon regard se pose maintenant sur les jeunes danseurs au travail, je capte un instant d’éternité, une poignée de secondes indélébiles où le temps a été contraint de suspendre son vol.
Jaïpur, 18 novembre, après-midi
Le soleil brûle les danseurs qui répètent. De l’eau, de la crème solaire, quelques fruits et beaucoup de courage leur permettent de renouveler leurs mouvements pour atteindre la perfection que l’on attend d’eux. Entre sensualité et pudeur, sculpture et mouvement, abandon et maîtrise, incarnations de différentes nationalités, ils occupent la scène, tels les notes de musique d’une composition, fixées sur une portée pour l’éternité. Blanche, noire, croche, double croche, autant de mouvements potentiels, prélude en corps majeur d’une vibration contemporaine, qui rend palpable la frontière entre l’inertie et le mouvement perpétuel. Le métissage culturel souhaité par les organisateurs du forum est en place. La cohabitation entre les traditions musicales ancestrales des nomades du nord de l’Inde, l’art martial du kalari-payatum, les danses kushipudi et kalakshetra, la danse classique, la danse moderne, les chants lyriques, Vivaldi et Hugues Le Bars prend forme…
Jaïpur, 19 novembre, 19 heures
Shiva a reçu son offrande, les musiciens sont en place. Le public se presse autour de la scène. Symphonie, tableau cubiste, sculpture ? Avez-vous déjà écouté Vivaldi, au clair de lune, dans le tumulte d’une nuit fraîche à Jaïpur ? Pour apprécier le goût épicé de cette expérience, il faut la vivre sans penser à recréer une atmosphère occidentale. Alors Vivaldi remplit votre vie au coeur d’un décor surréaliste.
Jaïpur, 20 novembre, 19 heures
La dernière représentation va débuter, nous sommes déjà presque nostalgiques. Le public aussi. Les danseurs manqueront à Jaïpur. Jaïpur manquera aux danseurs. Proche des coulisses, j’entends les coeurs qui battent à tout rompre. Le spectacle de ce soir est la répétition générale de celui qui sera donné demain à Delhi. Un véritable triomphe salue la fin du spectacle.
Delhi, 21 novembre, 11 heures
Une sensation aseptisée se dégage du quartier chic des ambassades. Les jeunes danseurs, accompagnés des musiciens du Rajasthan, des maîtres de danse indiens et d’arts martiaux découvrent les jardins de l’ambassade de Suisse. La tristesse des adieux à Jaïpur s’estompe un peu à la découverte des loges « avec miroirs et sièges !» s’exclament les filles enthousiastes. Quelques longueurs dans la piscine suffisent à faire oublier momentanément la pression qui monte.
Les dures journées de cours en plein soleil à Jaïpur ont laissé quelques traces de fatigue. Les représentations nocturnes, bien que saluées chaque soir par un public conquis, élogieusement relayées par la presse et la télévision nationale indienne, ne préservent pas les danseurs du trac. Ce soir un public d’officiels reste à conquérir. L’instant est d’une importance capitale. Le moment d’offrir le spectacle n’est plus qu’à une poignée d’heures… La représentation débute, le public est sous le charme mais ignore encore que le meilleur reste à venir.
Delhi, 21 novembre, minuit
Un an plus tôt, Maurice Béjart s’engageait sur le chemin de l’école buissonnière. Michel Gascard dispose au pied de la scène les fauteuils des officiels, l’heure n’est plus au protocole, il est temps d’offrir au public, les yeux tournés vers le ciel, un vibrant hommage à une étoile. Il distribue une dernière fois les rôles des cinq éléments, la terre, l’eau, l’air, le feu, l’éther… Une improvisation s’engage entre les danseurs, les musiciens du Rajasthan, la pianiste de l’école Rudra, les maîtres d’arts martiaux… Leurs talents conjugués réchauffent l’air frais de cette nuit magique. Michel retrouve ses gestes, devant ses élèves, il dévoile son talent de danseur… Une boule d’énergie s’envole. La magie de l’Orient, transcende celle de l’Occident, ou peut-être est-ce l’inverse, mais cela importe peu. Libérée, la quintessence de l’humanité s’exprime librement, se divise, se multiplie sans jamais se mêler. Maurice a reçu le message, danseurs et professeurs sont en larmes. Au bord de la scène le public applaudit.
Delhi, 22 novembre, 16 heures
Comme pour fixer à jamais le souvenir de son entrée époustouflante dans ce pays, Rudra, lors d’une balade, franchit la Porte de l’Inde, arc de triomphe rose situé au coeur de Delhi. Je les ai vu danser et chanter jusque dans une échoppe, au coeur d’un marché animé, créant autour d’eux un attroupement bienveillant !